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26.11.2006

De Django Reinhardt à Biréli Lagrène (par François)

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Je reprends ici exceptionnellement un article que j’avais rédigé il y a quelques mois pour le blog Systar, et qui me paraît exprimer plutôt clairement l’intérêt que je porte au jazz manouche. 

            Un proche m’a récemment dit, après avoir fait l’acquisition d’une des nombreuses compilations gipsy, sa relative déception devant la pauvreté harmonique de cette musique. A bien des égards, le répertoire manouche constitue en effet un ensemble fini de formes fixées entre les années 1930 et 1950 par le génial Django Reinhardt. En réalisant, avec les quelques doigts qui lui restaient, la synthèse entre un folklore européen déjà divers et les acquis récents du jazz américain, ce guitariste d’exception a véritablement donné naissance à une musique dont la perpétuation peut apparaître comme un culte anachronique : la plupart des guitaristes manouches contemporains reconnaissent volontiers leur dette envers l’initiateur, et leur répertoire est essentiellement celui de Django. Minor swing, sans doute le morceau le plus fréquemment réinterprété, pourrait symboliser à lui seul cet inlassable hommage.

               Impossible pourtant de considérer le jazz manouche comme une galerie de fossiles, à moins d’oublier ce qu’est fondamentalement le jazz. Et le jazz est le lieu par excellence de l’improvisation. Le musicien dispose d’un corpus de standards, c’est-à-dire de grilles (suites d’accords) liées à un thème repérable. Ce corpus lentement constitué depuis les origines du jazz n’est rien d’autre qu’une armature ; libre au musicien de l’arranger à sa sauce, de l’assaisonner, de l’actualiser par l’arrangement (prélude, fin, choix des instruments, du tempo, voire du rythme…) et l’improvisation. Par un tour de force qui nous paraît aujourd’hui tout naturel, c’est la préexistence du thème et la rigidité même de la grille qui rendent possible l’improvisation.

               Un exemple, presque au hasard : la magistrale interprétation du Troublant Boléro de Django Reinhardt par Biréli Lagrène et son Gipsy Project, lors du festival Jazz à Vienne, en 2002 – je ne suis pas là pour faire de la pub, mais le DVD vaut tout de même son pesant de cacahuètes. Comment Biréli Lagrène parvient-il à intégrer ce standard dans son propre répertoire ? D’abord par une courte entrée en matière qui utilise, comme souvent chez Biréli (cf. la piste suivante, What is this thing called Love), l’amplitude de l’octave pour poser le rythme tout en gardant le thème en suspens, laissant ainsi l’auditeur dans l’expectative.

               Puis la première exposition du thème coule chaleureusement sous l’archet du plus que grassouillet Florin Niculescu, qui y introduit quelques motifs improvisés. Un léger arrêt donne la parole à Biréli, l’envol fulgurant de l’arpège contrastant avec la linéarité tranquille du thème : le bonhomme a posé son chorus (tour d’improvisation) avant même la première mesure. Plan rapproché sur la danse complexe de la main gauche sur le manche de la guitare, pour les guitaristes curieux de savoir comment il fait. La virtuosité n’est pourtant pas l’élément essentiel du chorus, et c’est tant mieux. Les phrases se suivent, toujours cohérentes entre elles, rivalisant en musicalité, s’appuyant tantôt sur la vivacité de l’attaque piquée, tantôt sur la rondeur chatoyante du sweep accompagné d’un généreux vibrato, jusqu’au déploiement d’une limpide gamme de mi majeur débouchant par un court chromatisme sur l’ouverture finale de l’harmonique. Le guitariste a tourné la tête dès l’amorce de ce développement final pour faire signe à Niculescu qu’il peut commencer son chorus ; l’enchaînement est parfait. Biréli aime tant improviser qu’il ne cède jamais totalement la place, mais son bavardage inspiré étoffe opportunément l’harmonie par des phrases d’accompagnement et de transition. Le chorus langoureux du violoniste ne fait qu’un avec le mouvement conclusif amorcé par Biréli qui rappelle au bon souvenir de l’auditeur le motif du prélude, renversé et modulé, mais aisément identifiable, et le violon s’unit en pizzicato à la guitare pour une phrase finale joliment ornementée.

                 Voilà comment création et tradition se trouvent mêlées dans le jazz manouche. Cette interprétation du Troublant Boléro est encore assez proche de la version d’origine, ne serait-ce que par la formation proposée par le Gipsy Project, identique à celle du Quintette du Hot Club de France (une guitare solo, un violon, deux guitares rythmiques, une contrebasse). Dans le DVD suivant, enregistré deux ans plus tard au New Morning, la formation est radicalement différente : une seule guitare rythmique (le sempiternel Hono Winterstein), et un saxophone pour remplacer le violon. Cette formation inédite rend manifeste le tournant pris par le Gipsy Project, qui rassemble désormais les différents visages musicaux de Biréli Lagrène ( principalement le Be-bop et le « nouche », comme dit Systar). La multiplication des guitares qui passent entre ses mains en l’espace d’un seul concert est révélatrice d’un nouveau et radical mélange. Cette dernière actualisation passe également par une modification du chorus, plus échevelé. Le nouveau Biréli Lagrène assume totalement les acquis du free jazz et du jazz fusion, sans s’écarter comme il le faisait auparavant de la tradition manouche. Django ne faisait pas autre chose. En 2005, Biréli déclarait tout simplement au magazine Guitarist Acoustic : « Cette musique est ouverte. »

                Le retour perpétuel à Django ne signifie donc pas une clôture du jazz manouche sur lui-même, mais le rappel incessant d’une tradition d’ouverture. La dimension rétrospective, quasi-rituelle du jazz manouche lui permet de rester une musique de création et de mélange, de création par le mélange. Chaque album, chaque concert est ainsi inextricablement commencement et recommencement, création et retour aux sources. C’est ce qui fonde en droit l’extraordinaire richesse de cette musique cosmopolite.

Commentaires

Je n'assume pas l'entière paternité du mot "nouche", qui n'est d'ailleurs pas un sommet d'élégance, je le concède.
Il est très bien cet article... La suite, la suite!!

Ecrit par : Bruno | 26.11.2006

Patience, jeune padawan : il est un temps pour chaque chose sur le fleuve du temps.

Sans rire, merci Bruno. Tu as raison, j'ai découvert depuis que tu n'étais pas le seul à employer cette dénomination de "nouche" : tel est le caractère des hommes, qui cherchent toujours le chemin le plus court vers le repos, et le plus tortueux vers la vérité. Décidément, il est temps que j'aille me coucher, la fatigue est en train de me yodaliser...

A bientôt !

Ecrit par : François | 26.11.2006

Alors te reposer tu dois.
T'appeler je ferai dans la semaine.
De beaux rêves je te souhaite de faire.
Poire de ma part tu salueras.

Ecrit par : Bruno | 27.11.2006

Il est très bien cet article sur notre gentil crapaud! A noter que Biréli l'éclectique tourne désormais avec un Big Band allemand (WDR Big Band), et que ça donne bien...

Ecrit par : PE | 02.12.2006

A quand du nouveau sur le hotwine blog?
J'écoute en ce moment les Biréli et l'Angelo Debarre que François m'a passés... et j'ai fait une très, très belle rencontre ce soir... Je vous raconterai!

Bruno

Ecrit par : Bruno | 08.12.2006

Hello François,

Peut-être verrons nous bientôt apparaître Théophile de Viau et d'autres illutres sur ce blog?

Je vais surveiller...

Bon courage

Ecrit par : Elise | 11.12.2006

Merci Elise !
J'éprouve actuellement quelques difficultés à concilier la préparation des concours avec la mise à jour du blog, mais je ne vais pas tarder à mettre d'autres articles en ligne. Je vais proposer à PE d'écrire avec moi une série de textes sur Ilium, de Dan Simmons...
Je dois avouer que Théophile est un peu ensommeillé actuellement, mais je ne désespère pas d'y revenir à l'occasion. Je me tournerai cependant en priorité vers d'autres auteurs, qui auront pour eux l'attrait de la découverte. Pour l'instant, le programme de l'agrégation ne m'inspire pas grand chose en termes de réflexion personnelle, mais ça viendra peut-être avec le recul.
Et à venir également, un autre article sur Sylvain Luc, et peut-être un petit quelque chose sur nos amis de l'ensemble Zaïti.
Amitiés,
François.

Ecrit par : François | 11.12.2006